Les troubles de l'alimentation, au-delà de l'assiette


Par Marjolaine Mercier | Paru dans Mieux-Être Édition Octobre 2016

Manger, un geste fréquent, voire redondant, que l’on reproduit plus de 1 000 fois par année, sans compter les collations. Tout le monde mange, ça peut paraitre banal. Toutefois, pour certains, se nourrir peut être relié à une profonde souffrance. Une souffrance qui va bien au-delà du contenu de l’assiette quand on est atteint de trouble alimentaire.

 

L’image typique de la jeune fille maigre vient souvent à l’esprit des gens lorsqu’on parle de trouble alimentaire. Néanmoins, les troubles de l’alimentation ont d’autres visages. Une personne atteinte peut avoir l’air en santé et avoir un poids normal. Elle peut manger normalement en public, mais compulser ou se faire vomir en cachette. Elle peut sembler être un modèle à suivre, qui cuisine beaucoup et fait du sport tous les jours, mais qui s’endort en comptant les calories mangées en trop. Je dis «elle», mais cette personne peut aussi être un homme qui souffre en silence, honteux, car il a un «problème de femme». Un enfant, que l’on pousse sans cesse à manger plus… Une amie que vous ne voyez plus aux 5 à 7… Ou votre grand-maman qui vous dit qu’elle s’est enfin reprise en main à coup de légumes à la place d’un repas. 

Voici la description de certains de ces troubles:
Les plus connus 
Anorexie
L’anorexie, c’est une peur intense de grossir malgré un poids en dessous de la normale. C’est un désir d’être mince, toujours plus mince. Ce trouble sournois commence souvent par une restriction alimentaire (ex.: sauter un repas) qui prend de plus en plus d’ampleur et qui peut même aller jusqu’à un refus catégorique de manger. On l’associe souvent aux femmes, mais ce trouble peut aussi toucher les hommes. 

Boulimie
La boulimie, c’est l’ingurgitation de grandes quantités de nourriture en peu de temps, suivie de comportements compensatoires. Ces méthodes de compensations (vomissements, prises de laxatifs, etc.) sont utilisées pour «annuler» la prise de poids suite à ces rages de nourriture. C’est le trouble le plus difficile à identifier, car les gens atteints sont souvent de poids normal et cachent leurs crises à leur entourage.  

Les moins connus 
Hyperphagie boulimique
L’hyperphagie boulimique, c’est l’ingurgitation de grandes quantités de nourriture en peu de temps, sans comportements compensatoires. Les hommes et les femmes touchés par ce trouble ont donc généralement un poids plus élevé et sont souvent aux prises avec un important sentiment de culpabilité et de honte.  

Orthorexie
L’orthorexie, c’est l’obsession de bien s’alimenter, coûte que coûte. C’est le fait de rejeter tous les aliments «malsains», au détriment du plaisir de manger. Les gens atteints d’orthorexie consacrent beaucoup de temps à lire les étiquettes à l’épicerie, à planifier des repas, à s’informer sur la nutrition et à choisir minutieusement tous les aliments qui seront mangés afin qu’ils soient le plus purs possible (bio, pas trop de sel, sans gras, sans sucre ajouté, etc.). 

Bigorexie ou dysmorphie musculaire
La bigorexie, c’est le trouble alimentaire du 21e siècle associé avec la quête du corps parfait. C’est le fait de se voir trop mince malgré la présence d’une importante musculature. Plus fréquent chez les hommes, la bigorexie est caractérisée par de longues heures d’entrainement au gym et à une alimentation très stricte (riche en protéines, faible en glucides, utilisation de suppléments nutritionnels et stéroïdes anabolisants, etc.). 

Le TPAÉR (trouble de la prise alimentaire évitant/-restrictif ou ARFID, en anglais)
Il apparait généralement à l’enfance, mais peut suivre la personne atteinte jusqu’à l’âge adulte s’il n’est pas traité. Il se caractérise par une perte d’intérêt à manger ou pour la nourriture pouvant engendrer des problèmes de santé telles une perte de poids significative et une carence nutritionnelle. La personne atteinte éprouve de la difficulté à manger des aliments qui lui paraissaient auparavant inoffensifs, par aversion marquée pour certaines textures ou par crainte des sensations liées au fait de manger.

Les causes?
Elles sont multiples et complexes. Avoir un trouble de l’alimentation n’est pas un choix, mais une maladie. On sait que la génétique peut prédisposer à ces troubles. Certains traits de personnalité comme le perfectionnisme et la rigidité peuvent aussi contribuer. Avoir une faible estime de soi également. Vivre certains traumatismes (ex.: abus, séparation, deuil) peut aussi en déclencher un. Le contexte socioculturel (idéalisation de la minceur) dans lequel nous vivons aujourd’hui n’est pas sans effet. Bref, l’histoire de chacun est unique et les causes possibles sont nombreuses. Mais il y a une cause sur laquelle nous pouvons avoir un bon «contrôle»: se tenir loin des régimes.

Oui, oui! Vous avez bien compris. Cessez de vous mettre au régime! Parfois, entre l’équilibre et l’obsession, la ligne est si mince. La science a démontré qu’un premier régime peut déclencher un trouble alimentaire. Ne prenez pas ce risque. Même si vous pensez que c’est «un petit régime inoffensif». Un régime modéré d’une durée de seulement 3 semaines altère les fonctions cérébrales et joue sur l’humeur, la pensée, et la satiété. Vous voulez perdre un peu de poids? Parlez-en à votre nutritionniste, elle vous guidera sur les bons choix à faire sans tomber dans le piège des diètes.

Quoi faire?
Si vous souffrez d’un trouble alimentaire ou que vous pensez que votre relation avec la nourriture ou votre corps est troublée, consulter votre médecin, un psychologue ou nutritionniste spécialisé dans le domaine vous aidera à y voir plus clair et il travaillera avec vous pour retrouver un équilibre. Et n’attendez pas, une intervention est favorable à la guérison. 

Comment aider?
Vous connaissez quelqu’un qui souffre d’un trouble alimentaire? Manger est peut-être simple pour vous, mais infernal pour cette personne. Il ne s’agit pas d’un caprice et se remettre d’un trouble peut prendre du temps, il est donc possible que vous vous sentiez impuissant. Empathie, patience, écoute et compassion sont des ingrédients essentiels pour l’accompagner dans sa démarche. Comme le dit si bien le Dr Jean Wilkins dans son livre6, ce sont des maladies qui ont besoin de temps pour guérir, même que parfois ça progresse à coup de «nanomiettes». 

En chiffres:
- Environ 3% des femmes sont affectées par un trouble de l’alimentation sévère. Au moins 10% des Québécoises âgées de 13 à 30 ans souffrent d’un trouble de l’alimentation important. (1, 2)

- 0,5% à 4% des femmes souffriront d’anorexie mentale au cours de leur vie, et de 1% à 4% souffriront de boulimie.(3)

- 5% à 10% des cas d’anorexie nerveuse et de 10% à 15% des cas de boulimie sont observés chez les hommes et les garçons. (4, 5)

Voici quelques ressources au Québec:
www.anebquebec.com
http://prof-il.org
http://www.douglas.qc.ca/section/troubles-de-l-alimentation-146

 


Marjolaine Mercier
Nutritionniste, diététiste
Membre de l’ordre professionnel des diététistes du Québec
Tél: 438-882-1719
Info@marjolainemercier.com
www.marjolainemercier.com

Références
1. Bolduc, D., Steiger, H. & Leung, F. (1993). Prévalence des attitudes et comportements inadaptés face à l’alimentation chez des adolescentes de la région de Montréal. Santé Mentale au Quebec, 18, 183-196.
2. Gauvin, L., Steiger, H., & Brodeur, J-M. (2009). Eating-disorder symptoms and syndromes in a sample of urban-dwelling Canadian women: Contributions toward a population health perspective. International Journal of Eating Disorders, 42, 158-165.
3. Steiger, H. & Séguin, J. (1999). Eating Disorders: Anorexia Nervosa and Bulimia Nervosa. In T. Millon, P.H. Blaney, & R.D. Davis (Eds.). Oxford Textbook of Psychopathology. New York : Oxford University Press (pps. 365-389).
4. Lucas, Beard, Kurland et al. 50 year trends in the incidence of anorexia in Rochester, Minnesota; a population based study, American Journal of Psychiatry Jul;1 991 148 (7); 917-922 PMID 2053633.
5. Carlat DJ, Carmago CA Jr Review of bulimia nervosa in men American Journal of Psychiatry 1991Jul;148(7) 831-834 PMID 2053621.
6. Adolescentes anorexiques - Plaidoyer pour une approche clinique humaine Dr Jean Wilkins, Les presses de l’Université de Montréal, 2012.

- Institut universitaire en santé mentale Douglas. Troubles de l’alimentation, qu’est-ce que c’est. http://www.douglas.qc.ca/info/troubles-de-l-alimentation-qu-est-ce-que-c-est.. 
- Anorexie et boulimie Québec. Orthorexie ou l’obsession de manger sainement. http://www.anebquebec.com/blogue/2013/06/26/orthorexie-ou-lobsession-de-manger-sainement/ 
- Anorexie et boulimie Québec. Quand la musculation devient une dépendance. http://www.anebquebec.com/blogue/tag/bigorexie/