Prendre le temps pour vivre son deuil en relation


Par Louise Racine | Paru dans Mieux-Être Édition Février 2017

En cette période de l’année, la nature meurt. Sans mourir vraiment pourtant, puisqu’elle renait au printemps. Toutefois, il est vrai que les couleurs s’estompent pour faire place à différentes teintes de gris et de blanc, que la lumière diminue et que le froid s’installe. Comme quand on perd un proche, la vie perd ses couleurs, la lumière est chassée momentanément et le froid relationnel s’installe. Comment traverser ces mois de deuil pour retrouver le printemps et la lumière au bout de ce tunnel qui semble interminable?

L’importance des rituels
Je me rappelle ma grand-mère quand elle me racontait les nombreux rituels d’autrefois qui entouraient la mort dans une famille. «Quand on portait notre deuil, on affichait à la porte de la maison une couronne noire pour dire aux gens, qu’à l’intérieur de cette maison, une famille était en deuil, qu’un corps était exposé dans le salon; il était là pour près de 7 jours, et on devait évidemment porter le noir pour un an.»

À l’époque de mes grands-parents, durant le deuil, on recevait des gens, la famille, les amis et les membres de la communauté apportaient des plats; on se racontait comment le défunt était mort, et on le racontait des centaines de fois; on parlait du défunt et on avait des anecdotes à son sujet. Le curé de la paroisse venait prier, écouter et réconforter les familles. Ça leur faisait du bien de parler du défunt, de recevoir de la visite et d’être consolé par tous ces gestes. En portant le noir pendant un an, ils se donnaient le droit de pleurer et de vivre leur deuil. D’être témoins du corps qui se transformait, permettait aussi d’apprivoiser tranquillement la réalité de la mort de leur proche.

Aussi loin qu’on se rappelle, il existait des besoins ancestraux par rapport au deuil, à partir desquels seraient apparus les rituels. On retrouve dans l’histoire de l’humanité des traces de ces rituels. Un des exemples les plus anciens serait la couronne de branchage qui était déposée sur le corps d’une jeune femme dans une sépulture préhistorique et les fresques qu’on retrouvait à l’intérieur des grottes pour exprimer la mort d’un des leurs. Comme on retrouve aussi dans la Bible, les femmes qui embaument le corps de Jésus au tombeau.

Les rituels ont leur importance et sont essentiels dans le processus du deuil. Que ce soit à l’église, au salon funéraire ou avec un groupe signifiant comme la famille et les amis, les rituels servent à aider à confirmer la perte et à partager notre vécu émotionnel. Ils nous rappellent que le sacré apaise la douleur dans ces moments intenses. Le rituel permet de vivre l’émotion, d’encadrer notre chaos émotionnel, d’avoir des repères sécurisants, d’exprimer notre douleur et notre deuil par des gestes ou des symboles, de sortir de l’isolement, d’être entouré et de partager notre douleur au lieu de la porter seul.

Puis, une fois les rituels funéraires passés, on peut commémorer nos défunts. Novembre est le mois de la commémoration, comme on disait autrefois. Commémorer veut dire: se souvenir d’une personne chère. Se souvenir à travers un rituel peut se faire n’importe quel jour de l’année.

Le 9 juillet dernier, dans ma famille, nous avons eu un rassemblement de cousins et cousines que je n’avais pas revus depuis 40 ans. Nous nous sommes retrouvés sous le gazebo après le souper. Comme nos parents sont tous décédés, nous sommes maintenant les seuls qui peuvent faire mémoire de nos grands-parents et de ce qu’ils nous ont laissé en héritage. Ce soir-là, nous nous sommes rappelé les souvenirs de nos étés au chalet de nos grands-parents, les secrets que chacun avait gardés dans son cœur, les câlins, les petites boîtes de gâteaux reçus, la dinde de l’Action de grâce, la baignade avec grand-père, les odeurs du poêle à bois et des plats cuisinés par grand-maman. Par ces souvenirs, nous nous sommes rappelé notre appartenance à la famille, avec des larmes, des rires, des anecdotes et des taqui­neries. Nous nous sommes remis en contact avec ce qui nous unit, à travers la mémoire de nos proches décédés, et à travers ce qu’ils nous ont légué. C’est ainsi qu’on arrive à les garder vivants en nous. Nous nous sommes promis de répéter ce rituel.

«Être fidèle à ceux qui sont morts,
ce n’est pas s’enfermer dans la douleur.
Être fidèle à ceux qui sont morts,
c’est vivre comme ils auraient vécu,
et les laisser vivre en nous.
»
- Martin Gray

La mort crée une blessure relationnelle
Depuis plus de 25 ans j’entends des endeuillés, autrefois dans le cadre d’une fonction pastorale et aujourd’hui comme TRA, Thérapeute en relation d’aideMD spécialisée dans l’accompagnement du deuil. J’ai entendu tant de fois la douleur poignante des personnes qui perdent un proche par décès. Cette douleur est normale et doit être écoutée souvent. La mort crée une blessure relationnelle pour celui qui perd, comme je le développe dans mon livre Le deuil, une blessure relationnelle. Et l’endeuillé a besoin d’être accompagné dans cette réalité pour passer à travers les différentes étapes de son deuil. Voici l’illustration de ce que j’apporte.

Un jour, j’ai reçu à mon bureau un papa avec ses 3 enfants de 8-6-5 ans. Les enfants étaient partis pour l’école le matin et leur maman allait bien. Ils sont revenus de l’école en fin de journée et leur papa leur a annoncé que «maman est partie en voyage». 24 heures après cette annonce, la famille est venue me voir. Le petit Étienne de 8 ans m’a demandé avec ses grands yeux qui me fixaient: «Louise, mon père m’a dit que ma mère est partie en voyage, mais je ne le crois pas, car je pense qu’elle est morte, et c’est quoi la mort Louise?» Avec les enfants comme avec les adultes, j’ai observé que nos mots pour parler de la mort sont parfois inspirés de nos croyances, notre éducation, notre histoire de vie ou notre lien avec la mort et que cela crée de la confusion ou empêche de faire face à la réalité de la perte. Mais comment expliquer la mort? Quels mots utiliser?

J’avais préparé une définition de la mort plus incarnée et qui ramène à la réalité de la perte. Et j’ai répondu à Étienne:
«Quand une personne meurt, nul ne sait où elle va.
On sait qu’elle ne reviendra pas, en tout cas comme nous l’avons connue.
Son cœur a cessé de battre, et on est certain que son corps ne souffre plus.
On ne pourra plus l’embrasser ni la voir,
Ni entendre sa voix,
Ni sentir l’odeur de son corps ou son parfum sur elle,
Ni l’entendre parler,
Ni vivre les rituels que nous vivions dans le quotidien.
C’est vrai que perdre, c’est difficile.
Parce que la mort est permanente, irréversible, mystérieuse et inconnue.
Et c’est normal que ça fasse mal et que l’on ait de la peine.
Et au cours du processus de deuil,
Après avoir pris le temps d’en parler, de pleurer,
De se laisser consoler,
La présence de la personne défunte se transformera,
Et cet être cher pourra exister à l’intérieur de nous,
Dans nos cœurs.
On pourra garder le souvenir de tout ce qu’on a reçu de cette personne;
Et garder le souvenir chaleureux de quelqu’un,
C’est continuer de le faire exister en soi.
Et on pourra aussi dire qu’on a
récupéré son héritage.
C’est pour ça qu’il continue d’être vivant en nous.
»*

Que s’est-il passé pour Étienne quand il a entendu cette explication plus concrète que je lui ai donnée dans des mots d’enfants? Il s’est mis à pleurer, il a demandé à me parler seul à seul. Il m’a dit: «Louise, ma maman me manque, je regrette de ne pas lui avoir assez dit je t’aime…». Étienne en entendant une définition simple, précise et incarnée, a pu entrer dans la réalité de sa perte et pouvoir pleurer.

Naturellement, l’enfant, comme l’adulte, a besoin de vivre son deuil en relation et de pleurer en relation. Pour cela, il faut être capable de l’écouter, de le laisser pleurer, tout en le consolant avec sensibilité et non en essayant de le raisonner.
Le deuil étant une blessure relationnelle, il est normal que, si vous vivez un deuil, vous ressentiez un vide; et ce vide ne se comblera qu’en acceptant d’être consolé. Le deuil est définitivement un processus dans lequel on avance par la relation; en acceptant d’en parler, d’être bercé et réconforté.

Les étapes du deuil
Chaque étape nous fait vivre des émotions différentes, parfois difficiles à accepter, nous fait réagir de manière inattendue, nous fait remettre des fondements de notre vie en question. Comprendre toutes ces étapes, c’est se comprendre et se donner les moyens de mieux prendre soin de soi à travers chacune d’elles. Pour finir par voir la lumière au bout du tunnel, il est important de se donner le temps et l’espace pour bien vivre son deuil, en relation.

Le deuil, cette blessure relationnelle, mérite qu’on s’y attarde avec bienveillance et compassion. C’est ce que je vous offre à travers ces quelques mots, si vous avez perdu un être cher et que vous avez encore mal, je vous encourage à vous donner les moyens de prendre soin de vous par des rituels, de l’accompagnement, des ateliers, des lectures ou par tout autre moyen qui vous fait du bien. Et je vous rassure: il y a toujours un printemps après l’hiver.


Louise Racine
TRA, Thérapeute en relation d’aide par l’ANDC
Auteur du livre *«Le deuil, une blessure ­relationnelle», publié aux Éditions du CRAM