« Chez nous, il y a une place pour vous. »

Par Stéphanie Kitembo

J’enseigne le yoga chez Impact groupe d’Aide en santé mental depuis 5 ans. Chaque mercredi 14h30, j’assiste aux progrès considérables de 7 à 8 personnes atteintes de schizophrénie, de bipolarité et d’anxiété. Quand vous allez sur le site internet de l’organisme, il y a cette phrase qui apparait : « Chez nous, il y a une place pour vous. »

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©IStock

Quand vous dirigez un centre comme ça, dans un quartier où les conditions socio-économiques sont le chômage, la pauvreté, de nombreuse familles monoparentales, vous avez en vous le profond désir d’aider. Sonia Lauzon, directrice d’Impact depuis 27 ans accepte de me parler : « il y a plusieurs personnes qui n’ont plus aucun contact avec leurs familles. Venir ici, c’est trouver une famille qui ne juge pas ! Les portes de notre centre ouvrent dès 13h et il y a déjà une file d’attente depuis midi trente. C’est touchant. »

 En effet, et mes élèves me touchent chaque semaine. Ils sont âgés entre 50 et 77 ans. Ils sont assidus, concentrés, ouverts d’esprit, curieux et amusants. Tous vivent avec un problème de santé mentale.

Steve, 60 ans se dépose sur son tapis de yoga chaque semaine avec moi. Sa carrure démontre le passé d’un ancien sportif. Plus jeune, avant que la maladie se déclare, il jouait au hockey, au football, au baseball 7 jours sur 7 avec son frère. « Et puis à 20 ans, je suis tombé malade. Je suis schizophrène. Pendant 7 ans, après un séjour à l’hôpital, je suis resté dans une maison de groupe. Ça m’a aidé. Je voulais profondément voir un changement dans ma vie. Je prends le même médicament depuis très longtemps et je suis assez stable. J’entends encore des voix, mais je vis avec. C’est comme si quelqu’un me parlait. Mais pendant le yoga, je n’entends rien. Quand le cours est fini, je me sens bien. Je marche jusqu’à chez moi de bonne humeur. »

Les activités proposées par l’équipe de Sonia Lauzon sont diverses : « Les membres aiment tout ce qui touche la nourriture ! Manger (elle rit !). Manger, c’est rassembleur et c’est agréable ! On leur propose des sorties à la campagne été et hiver, des sorties culturelles. Tout ne doit pas se passer juste dans le centre de jour. »

Je passe du temps avec Jocelyne, 77 ans, une yogi qui ne cesse de m’impressionner. Jocelyne vit dans la petite Bourgogne depuis 20 ans dans un HLM qu’elle aime beaucoup, et fréquente le centre de jour depuis 20 ans. Quand elle arrive dans la classe de yoga, elle est toujours coquette. Elle a du mal à trouver les mots pour m’expliquer le cours de sa vie. Elle la résumera ainsi: « Je suis tendue, anxieuse, j’ai eu des problèmes, j’ai été hospitalisée. Plaire à tout le monde m’apporte des problèmes. Je ne sais pas quoi dire de plus. » me dira-t-elle un peu gênée. Jocelyne passe tous ses après-midis chez Impact. « Impact est un velours pour moi. Je suis contente de voir les membres me jaser. J’aime le yoga, l’aquaforme, les cours de dessin et les jeux qui me font travailler ma matière grise ! »

Impact offre le soutien au logement à 65 personnes. Un toit abordable sur la tête, mais cela ne veut pas dire que l’isolement n’est pas au rendez-vous!

Stéphane, 53 ans, est sorti de la rue il y a quelques années. 20 ans d’itinérance avec un diagnostic de schizophrénie et de bipolarité. « J’ai fait aussi quelques bêtises, me dit-il la mine basse. J’ai été perdu longtemps. Quand on est dans l’itinérance, la maladie augmente. Et puis j’ai rencontré des gens qui m’ont aidé à réintégrer le système. Je suis sur la bonne voie. J’ai des rêves à réaliser. »

C’est une travailleuse sociale qui met Impact sur la trajectoire de Stéphane. « Je ne dois pas m’isoler. Ici, je peux développer des qualités oratoires avec les autres. Avant j’avais du mal à parler. Et les nuits dans le froid quand les ressources pour sans-abris étaient pleines m’ont affaibli physiquement et psychologiquement. »

Chaque premier du mois, les membres reçoivent la programmation du centre de jour et ils doivent s’inscrire aux différentes activités proposées. Christiana, participe aussi aux classes de yoga; elle ne veut pas me dire son âge et on en rit ! : « Je me suis arrêtée à 65 ans ! (rires). J’ai été diagnostiquée bipolaire depuis 20 ans. Je m’en suis aperçue quand je voulais repeindre toute la maison et la nettoyer pour aucune raison ! En plus je blessais le monde que j’aimais dans mes paroles alors je me suis dit, je vais me faire soigner. Impact n’est pas un centre pour les fous. Je ne suis pas folle ! j’ai un sacré caractère et ma fille aussi ! » me dit-elle en riant ! Elle raconte une anecdote de son quotidien; une histoire de voisinage qui aurait pu chavirer en excès de colère avec un geste de trop : « je me suis rappelée une technique de respiration que tu nous as appris. Et les positions de la montagne. Ma colère a diminuée. » Christina a fait la connaissance du yoga à l’âge 7 ans. Elle me raconte que sa famille était une des rares à avoir des amis issus de communautés culturelles dans son quartier sur la Rive Sud.

« La femme d’un ami de mon père, qui venait de l’Inde m’a montré des postures de yoga. On ne connaissait pas ça en ce temps-là ! J’avais 7 ans et quand elle venait, je faisais du yoga avec elle. Et ça m’est resté. »

Pourquoi du yoga chez Impact ? « En santé mentale, on se préoccupe du coté psychologique mais on oublie le côté physique, on oublie que le corps et l’esprit sont inséparables ! En yoga, les membres apprennent à se détendre, à mieux respirer. Beaucoup ont des problèmes physiques et la médication fait prendre beaucoup de poids parfois. », raconte Sonia Lauzon.

Stéphane, dont une partie de sa vie s’est passée dans la rue, se réfugiait dans les bibliothèques pour se reposer et marchait la nuit : « Je suis très maigre et affaibli à cause de ma vie dans la rue. Au yoga, je me réapproprie mon corps car j’ai tendance à avoir une mauvaise image de moi. Je n’étais pas trop sûr au début mais j’ai aimé. J’ai tendance à marcher le dos courbé et ça me fait du bien. Quand je fais du yoga, je respire mieux, et je laisse le poids que je porte à l’extérieur de la classe. »

16 :45h, les portes d’Impact se fermeront dans 15 minutes. Jocelyne, Steven, Christina et Stéphane repartent vers leur logement. J’ose leurs demander s’ils sont heureux. Jocelyne : « Je suis fière de qui je suis, d’avoir le don de m’émerveiller de la beauté qui est autour de moi. ». Stéphane lui me répond : « Je ne suis plus en prison et ça vaut tout l’or du monde. ». Steve ; « Est-ce que je suis heureux ? Je ne sais pas. Y’en a qui disent que ça n’existe pas. ». Christina se sent heureuse aujourd’hui : « Je ne peux pas dire si je serai heureuse demain. Je ne peux pas parler du futur, car je ne le connais pas. »

Demain, 13h, la famille d’Impact tendra encore ses bras. Dans la salle communautaire, il y a une bonne odeur de café frais. Chaque mercredi, je suis la grande privilégiée qui enseigne à Jocelyne, Steven, Christina et Stéphane.

Stéphanie Kitembo - Yogathérapeute, fondatrice de That’s Yoga
Après une longue carrière dans les médias et en communication, Stéphanie Kitembo s’est réinventée dans la transmission du yoga et de sa philosophie à l’âge de 40 ans. Elle met sur pied son entreprise That’s Yoga, qui propose du yoga adapté et thérapeutique. Depuis sept ans, elle se spécialise dans l’enseignement du yoga en mobilité réduite, en déficience et en santé mentale. 

Facebook : stephanie.kitembo

Par Stéphanie Kitembo

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